
La rencontre avec le cinéaste franco-sénégalais Alain Gomis a lieu un vendredi 13, au cinéma Utopia de Bordeaux. Un lieu à lectures multiples, comme un morceau de jazz : les ogives, rosaces et vitraux de cette ancienne église gothique ont abrité tour à tour un centre social, une fabrique de conserves, un garage, un parking, avant de devenir un cinéma d’art et d’essai. Alain Gomis parle de la découverte qui lui a inspiré son long métrage d’une heure cinq, qui a pour titre Thelonious Monk, Rewind and play (Thelonious Monk, rembobinez et jouez).
En recherche de documentation pour un film sur le grand pianiste afro-américain de Jazz, Thelonious Monk, Alain Gomis visionne des images d’archives non-montées ayant servi à une émission de la télé française, Jazz Portrait, du 15 décembre 1969, animée par le journaliste français Henri Renaud, lui aussi pianiste et admirateur de Monk.
L’émission a un franc succès, elle correspond aux images habituelles qui accompagnent le portrait médiatique de Thelonious Monk : musicien de génie mais excentrique, farfelu, bizarre, imprévisible… Or en regardant les images du rush ou footage, Alaian Gomis s’aperçoit d’une véritable construction et consolidation de clichés, qui ne correspondent pas à l’autre Thelonious Monk qu’il a sous les yeux. Il a alors l’idée d’un autre récit, d’un autre film : Rembobinez et jouez.
La machine en action
L’aventure ambiguë imposée à Thelonious Monk commence dès sa descente d’avion. « La machine en action », dont parle Alain Gomis, est mise en route de manière à confirmer par sa vision orientée « l’excentricité » qui colle à la peau du personnage Monk. « Il est enfermé dans une image », celle « d’une bête curieuse ». Gomis poursuit, en parlant de « cette machine en action qui broie les gens et les retire de leur propre histoire. » Ainsi » marketé » comme un produit commercial, l’artiste « est amené dans une autre histoire ». Le rôle de cette machine commerciale à formater » est de rendre tout sujet objet ». Cette « marchandisation », dont la fonction « est de rendre vendable » est relayée ici par un Henri Renaud, emporté par ses préjugés, lesquels se traduisent, selon Gomis « par une condescendance dérangeante ».

Le formateur formaté
Ici, le présentateur vedette doit maintenir l’artiste « à vendre » dans le cadre étroit des stéréotypes ou des clichés qui lui sont associés mais lui aussi est « prisonnier d’un format ». Il véhicule également l’idée que le jazz « est réservé à une élite culturelle » qu’il « enferme dans une cathédrale », alors qu’à l’origine cette musique est dédiée à tous les publics. Il joue par ailleurs un « rôle d’auto-représentation » où l’artiste célèbre invité sert de faire-valoir à sa notoriété.
La science des silences
Parmi les questions du public, Madame Dana Khoury de l’Institut des Afriques s’étonne de « l’apparente soumission de Thelonious Monk qui à aucun moment n’a un geste de révolte ». Pour Alain Gomis » l’attitude de Thelonious Monk est noble et élégante. La violence serait peut-être efficace dans ce genre de situation mais ruineuse en fin de compte. » Il poursuit « l’excentrique a montré qu’il était bien centré à ce moment-là ». En outre, le présentateur et l’artiste, dont la notoriété est complémentaire, ont intérêt à ce que l’émission se passe bien » pour continuer à accéder à des financements, en provenance de la machine en place qui a rendu possible le projet. »
Mais le génie de Thelonious émerge des moments de grâce de sa musique, quand il transcende peut-être ses nombreux moments de douleur ou de déception.
Rafael Lucas Kaddu Diaspora Média
La rencontre a eu lieu au cinéma Utopia de Bordeaux, le vendredi 13 janvier 2023. Elle était animée par Thierno Ibrahim Dia, universitaire, enseignant en cinéma et par Madame Dana Khoury de l’Institut des Afriques. Les autres co-organisateurs étaient : l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Bordeaux (EBABX), l’Union des Travailleurs Sénégalais en France (UTSF de Gironde), le Jazz Athlétic Club, émission hebdomadaire sur la radio la Clé des Ondes.
