
Le ministère des Solidarités avait le mercredi 4 janvier 2023 que les derniers tirailleurs sénégalais pourraient rentrer dans leur pays d’origine tout en touchant le minimum vieillesse.
Cette annonce coïncida avec la sortie dans les salles françaises mercredi du film « Tirailleurs », avec Omar Sy, qui revient sur l’histoire de ces militaires durant la Première guerre mondiale.
Le mercredi 4 janvier 2023 sortait dans les salles françaises « Tirailleurs », de Mathieu Vadepied. Omar Sy y interprète Bakary Diallo, un homme qui s’enrôle dans l’armée française pour rejoindre son fils, recruté de force au sein des tirailleurs sénégalais. Cette sortie intervient alors que le ministère français des Solidarités a indiqué ce mercredi que les derniers tirailleurs sénégalais pourront rentrer dans leur pays d’origine tout en continuant de toucher le minimum vieillesse. Les caisses d’allocations familiales et le secrétariat d’Etat aux Anciens combattants ont recensé 22 cas.
Qui étaient ces soldats ? Quel rôle ont-ils eu dans les deux guerres mondiales ? Deux historiens répondent à Ouest-France.
200 000 tirailleurs sénégalais lors de la Grande guerre
Ce corps miliaire est créé en 1857 par le général Faidherbe, sous Napoléon III. « On vient alors d’abolir l’esclavage, il y a une vocation d’utiliser d’anciens esclaves et leur fonction militaire. On aimerait qu’ils suppléent les autorités militaires en Afrique », commente Anthony Guyon, historien, enseignant et auteur du livre « Les tirailleurs sénégalais – De l’indigène au soldat de 1857 à nos jours » (Perrin, 2022). À sa création, ce corps est composé de 500 hommes. Il grandit au fil du siècle. Des soldats sont mobilisés à Madagascar à la fin du 19ᵉ siècle, ou encore lors de la campagne du Maroc à partir de 1908.
« À la fin du 19ᵉ siècle, il compte 6 000 hommes et, à la veille de la Première Guerre mondiale, à peu près à 15 000. Il y a une augmentation quantitative qui va devenir évidemment plus importante au cours de la Grande guerre. »

Lors de la Première guerre mondiale, évoquée dans le film de Mathieu Vadepied, ils sont 200 000 à être engagés, dont 150 000 sur le territoire français. Ils ne viennent plus que du Sénégal, mais de toute l’Afrique occidentale occupée par la France, complète Jean-Yves Le Naour, historien et auteur du documentaire « Les derniers tirailleurs ».
« Vrais volontaires », « faux volontaires »
Ces hommes ont-ils eu le choix de partir combattre en France ? « Il faut distinguer en réalité les vrais volontaires et les faux volontaires », explique Jean-Yves Le Naour. Certains choisissent de combattre sous drapeau français. D’autres n’auront pas vraiment le choix. Car si l’État dispose d’assez de volontaires en temps de paix, ce n’est plus le cas lors des conflits. Les autorités françaises s’adressent alors aux chefs de village de ses colonies d’envoyer des hommes. Apparaissent alors des formes de résistance. L’historien évoque des chefs de cantons envoyant le nombre d’hommes demandés, mais sélectionnant ceux qui seront forcément réformés, du fait de leur âge ou de leur condition physique. Il continue : « En Guinée, beaucoup de futurs engagés fuient, notamment dans les colonies voisines. »
Ces hommes sont « très souvent des gens de basse extraction sociale », commente Anthony Guyon. Les élites de l’armée africaine sont gardées pour des postes de traducteurs, « pour garder un certain niveau d’influence sur les autres hommes. »
« Ils ont fait Verdun, ils ont fait la Somme, ils ont fait la défense de Reims, ils ont fait le Chemin des Dames »
Dès l’automne 1914, les tirailleurs sont envoyés sur le front, et notamment en Isère. « Cela a été très dur parce qu’ils n’étaient pas habitués aux rigueurs du climat », raconte Jean-Yves Le Naour. Certains ont les doigts si gelés qu’ils n’arrivent même plus à charger leur fusil. Le commandement décide alors de ne pas faire combattre ces hommes entre octobre et avril et met en place « l’hivernage des troupes » dans des camps dans le Sud, et notamment à Fréjus, ainsi que dans le sud ouest de la France. De nombreux tirailleurs mourront tout de même de maladies de poitrine.
Les tirailleurs seront au front jusqu’au dernier combat, en 1918. Environ 30 000 mourront durant la guerre. « Ils ont fait Verdun, ils ont fait la Somme, ils ont fait la défense de Reims, ils ont fait le Chemin des Dames », étaye Anthony Guyon.
Ce dernier épisode sera particulièrement funeste. La première ligne de combattants, menée par le général Mangin, est composée uniquement de tirailleurs africains. Plus de 7 000 d’entre eux tombent pendant cet épisode, fauchés par les tirs ennemis. À l’Assemblée nationale, le député du Sénégal Blaise Diagne accuse Mangin d’avoir utilisé les tirailleurs comme de « la chair à canon » lors de la bataille. L’idée selon laquelle les tirailleurs ont été en première ligne lors de tous les conflits de la Grande guerre se répand ensuite. Une contre-vérité, explique Jean-Yves Le Naour, qui indique que les régiments étaient mixtes. « Les Noirs n’ont pas été plus que de la chair à canon que les Blancs. Tout le monde a été de la chair à canon. »
La France « n’a pas été la hauteur de sa promesse »
Au sortir de la Première guerre mondiale, la France, qui assure l’égalité et la fraternité, n’a pas été « à la hauteur de sa promesse », indique Jean-Yves Le Naour. « Elle n’a pas donné la nationalité française à la citoyenneté laissée à ses soldats qui pourtant l’attendaient ». Certains tirailleurs se heurtent également à un manque de reconnaissance leur pays. Ils sont considérés parfois comme une « courroie de transmission du colonialisme » : « Ils se sont aussi acclimatés à la culture française, à la langue française et au pouvoir colonial. Et donc ils concurrencent les élites traditionnelles. »
De nombreux tirailleurs restent dans les rangs français pendant l’entre-deux-guerres. La Grande guerre « a été une saignée pour l’armée », qui a besoin de remplir ses rangs, relate Anthony Guyon. Le pacifisme s’ancre dans la société. On réduit le service militaire pour les Français, alors qu’on « l’augmente pour les Indochinois, les Malgaches et les Africains ».
La France se rassure avec sa puissance coloniale. Alors que la Seconde guerre mondiale se rapproche, le 14 juillet 1939, les tirailleurs sénégalais défilent sur les Champs-Élysées. Pour Jean-Yves Le Naour, « c’est une façon de dire : ’Nous sommes plus fort forts que l’Allemagne.’ Que la France a un immense empire derrière elle, de 10 millions d’habitants et de 10 millions de kilomètres carrés. »
Manque de reconnaissance
Durant la Seconde guerre mondiale, ils sont plus de 100 000 à être engagés lors des combats. Des milliers d’entre eux sont massacrés par des soldats ennemis guidés par leur idéologie raciste, notamment pendant la bataille de France, en 1940. Contrairement aux soldats français, qui, lorsqu’ils sont capturés, sont faits prisonniers en Allemagne pour participer à l’effort de guerre, les tirailleurs tombés aux mains ennemies sont maintenus dans des camps en France, gardés par les autorités françaises, relate Jean-Yves Le Naour.
Suivra, au retour de certains de ces tirailleurs dans leur pays, le massacre de Thiaroye, du nom d’un camp militaire proche de Dakar. Le 1er décembre 1944, les autorités coloniales font feu sur les tirailleurs manifestants qui réclamaient le paiement de leur solde durant leurs années de captivités. Des dizaines d’hommes sont tués par balle.

L’armée coloniale, sous ordre gaulliste, participe également à la libération de la France, notamment en Provence. Mais les tirailleurs ne reçoivent pas la reconnaissance méritée, continue Jean-Yves Le Naour : « Certains de ces soldats, qui pourraient revenir auréolé de gloire, ont le sentiment de ne pas avoir été conviés au buffet des vainqueurs. Lorsqu’il fallait faire le sale boulot, ils étaient là, mais ils n’ont pas défilé lors de la libération de Paris, pour la bonne et simple raison que les armées françaises étaient sous commandement américain et les États-Unis à l’époque sont ségrégationnistes. »
« La mémoire de ces soldats a été dissimulée, refoulée »
Après avoir été mobilisé en Algérie ou encore en Indochine, le corps militaire est finalement dissous au début des années 1960, à mesure que progresse la décolonisation.
Quelle place gardent les tirailleurs dans la mémoire française ? Jean-Yves Le Naour estime que « les soldats noirs ont généralement été oubliés depuis les années 60, après avoir été vantés comme la force impérale en France. » Et pas que, selon l’historien : ils ont également été oubliés par « les États indépendants eux-mêmes, qui n’étaient pas tellement fiers d’avoir vu des citoyens participer à l’ordre colonial, qui avaient participé à la conquête de l’Afrique et à des guerres coloniales en Indochine, en Algérie. La mémoire de ces soldats a été dissimulée, refoulée. » Selon lui, il faut attendre les années 90 pour qu’un travail inverse s’opère. « Sans doute parce que la France est de plus en plus multiculturelle. Et donc on a redécouvert non pas l’histoire des Africains ou l’histoire des Français, mais notre histoire. »
Cela se traduit notamment avec l’inauguration de monuments, comme l’installation de La constellation de la douleur, un ensemble de neuf statues installée sur le Chemin des Dames en 2007, pour rendre hommage aux tirailleurs sénégalais morts lors de la bataille, ou encore la réinstallation en 2013 du monument aux héros de l’armée noire, à Reims, installé à l’origine en 1924 et enlevé lors de l’occupation. Il sera de nouveau inauguré par Emmanuel Macron et le président malien Keïta en 2018. À Dakar, le monument Demba et Dupont, montrant un tirailleur et un poilu revenant victorieux de la guerre, est quant à lui réinstallé au centre de la ville le 23 août 2004 pour la journée du tirailleur, après avoir été déplacé en 1983.
Mais cette réhabilitation apparaît également à travers des prises de parole et des décision politiques. En 2017, François Hollande, alors président, naturalise lors d’une cérémonie 28 anciens tirailleurs. L’Élysée explique alors que cette cérémonie « s’inscrit dans la volonté du président de la République de reconnaître l’engagement et le courage des tirailleurs sénégalais issus de l’Afrique subsaharienne, qui ont combattu pour la France dans les différentes opérations militaires entre 1857 et 1960 ». « Vous êtes l’histoire de France », déclare alors le président socialiste.
Ce 4 janvier 2022, le gouvernement a annoncé qu’une quarantaine d’anciens tirailleurs d’origine sénégalaise, malienne ou mauritanienne, pourront vivre dans leur pays tout en percevant leur minimum vieillesse. Ils devaient, jusqu’alors, passer au moins la moitié de l’année en France,
pour y prétendre.
Source Auteur : Jeanne NICOLLE-ANNIC Ouest-France
